• Revue Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale


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    • Abstract: Revue Française de Psychiatrie et de Psychologie MédicaleProprioception et représentationmentale. Une dialectique dansla préparation mentale des sportifsde haut-niveauS.ABADIE1, B.ANDRIEU21. Allocataire de recherche STAPS-UHP Nancy1, équipe de recherche ACCORPS, UMR 7117-Archives Poincaré-CNRS.

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Revue Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale
Proprioception et représentation
mentale. Une dialectique dans
la préparation mentale des sportifs
de haut-niveau
S.ABADIE1, B.ANDRIEU2
1. Allocataire de recherche STAPS-UHP Nancy1, équipe de recherche ACCORPS, UMR 7117-Archives Poincaré-CNRS.
2. Professeur d’Université STAPS-UHP Nancy1, Directeur équipe de recherche ACCORPS, UMR 7117-Archives Poincaré-CNRS.
RÉSUMÉ.
Aujourd’hui le sport de haut-niveau contraint les athlètes à un investissement croissant. La préparation mentale permet de les optimi-
ser leurs capacités psychiques pour affronter les temps de compétition, notamment en termes de gestion de stress, de « conditionne-
ment » à l’exercice. Pour se faire l’athlète dispose de différentes formes d’exercices et de méthodes, dont les plus fréquemment ren-
contrées sont la « relaxation progressive », le « training autogène » et la « sophrologie dynamique ». Malgré des approches relativement
différentes – voire épistémologiquement opposées – ces trois méthodes offrent une place particulière et similaire à l’imagerie menta-
le et la proprioception. Ces différentes méthodes de relaxation permettent le travail d’une nouvelle réalité, épurée de tout affect. En se
focalisant sur la proprioception, l’athlète apprend dans un premier temps à Agir en pilotage automatique, dans un deuxième temps à
optimiser sa gestuelle sportive et enfin à apprécier les différents états du corps. L’amélioration des qualités proprioceptives conduisent
l’athlète vers une gestuelle réfléchie, où les phases de contraction et de relâchement se succèdent en fonction des besoins de sollicita-
tion. L’imagerie mentale consiste en la création d’un film mental, interne ou externe. Cette répétition grandeur nature du projet d’ac-
tion permet à l’athlète d’acquérir une première expérience du projet moteur. L’athlète vit la course de l’intérieur. Il imagine son corps
en action. Il passe et repasse dans les différentes trajectoires en anticipant les différentes variabilités environnementales.
Mots clés : Relaxation – Préparation mentale – Imagerie mentale – Proprioception – Hypnose – Auto-suggestion.
Proprioception and mental Representation. A dialectical approach in the mental preparation
of high-level athletes
SUMMARY.
Today high-level sport compels athletes to provide an individual growing commitment. Mental training allows them to optimize their
psychic capacities for fulfilling competition requirements, especially relating to stress management and self-conditioning drills.Accordingly,
athletes can have recourse to different forms of exercise and training methods such as “progressive relaxation”,“autogenic training” or
“dynamic sophrology” which are more than frequently met. In spite of relatively different approaches, even epistemologically opposed,
these three methods provide a particular and similar place to mental representation and proprioception. These different relaxation
methods allow the creation of a new mental self-control bereft of any affect. On the one hand, while focusing on proprioception, ath-
letes learn how to act like an automatic pilot, on the other hand they learn how to optimize their athletic behaviour, and eventually they
are able to appreciate various body states. Proprioceptive quality improvement brings athletes along with a wise behaviour, where
contraction and relaxation phases follow one another according to the requested needs. Mental training consists of a creation of a men-
tal representation.This last mental rehearsal of the intended actions seems to definitely allow athletes to get a first positive experien-
ce.Athletes live the race from within.They imagine their body in action.As a result the implied process would be considered as a movie,
and as such, is frequently played and replayed by athletes on a regular basis in order to anticipate all the various race modalities.
Key words: Relaxation – Mental training – Mental representation – Proprioception – Hypnosis – Self-suggestion.
décrire comment le corps produit des significations psychiques
SUGGESTION ET TRAVAIL qu’elles soient tacites, implicites et incorporées sans réduire le
INCONSCIENT contenu psychique à une donnée neurobiologique. L’unité, et non
l’unification fusionnelle, somatopsychique doit décrire comment
L’unité somato-psychique n’est pas une fiction descriptive mais le corps, par son interaction produit plusieurs niveaux d’activité
un postulat nécessaire pour comprendre les relations internes sémantique non intentionnelle sans que la conscience ne puisse
et intimes entre le corps et le sujet psychique. La difficulté est de en être la cause. >>
>
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Proprioception et Représentation mentale. Une dialectique dans la préparation mentale des sportifs de haut-niveau
>>
> Incorporé/Inconscient corporel, analyseur a priori et anticipateur, le cerveau décide sans la
Implicite/Inconscient cognitif, conscience de ce qui serait le meilleur à réaliser. L’intention cor-
Tacite/Inconscient cérébral, porelle, élaborée par le cerveau, est une activité inconsciente sur
laquelle la conscience croit pouvoir décider et de sa finalité et de
Avec l’inconscient cérébral, les significations psychiques tacites son intensité.
sont produites par un traitement cérébral de l’information, comme Mais, s’il est établi par la neurocognition de l’action com-
dans l’amorçage attentionnel, qui propose pendant une exposi- bien la décision est une intention de l’inconscient cérébral avant
tion brève de 10 ms une perception sous-liminaire dont le sou- même de parvenir à la conscience comme l’effet de sa volonté,
venir pourra être réactivé par un second stimulus dit « explora- ne risque- t-on pas de retomber dans un matérialisme réduc-
teur», similaire ou différent de l’amorce, mais cette fois nettement tionniste, sinon éliminativiste, qui ferait de la conscience un auxi-
perceptible (Buser P., 2005). Leibniz avait déjà défini ces petites liaire second de la matière cérébrale ? « Il faut partir du but que
perceptions, qui ne deviennent sensations pour l’âme que lors- poursuit l’organisme et comprendre comment le cerveau va inter-
qu’elle s’en aperçoit. « Ce défaut d’aperception dans l’action pro- roger les capteurs en en réglant la sensibilité, en combinant les
duit des petites perceptions dès que l’attention cesse» (Chin Y., 2005). messages, en en pré-spécifiant des valeurs estimées, en fonction
L’inconscient cérébral (Gauchet M., 1992) se fonde sur le schème d’une simulation interne des conséquences attendues de l’ac-
sensori-moteur pour lier l’activité du schéma corporel avec la tion » (Berthoz A., 1996). Il convient donc de « délibérer avec son
perception insensible des informations. corps dans un jeu de compétition et d’inhibition des stratégies neu-
Avec l’inconscient cognitif, les significations psychiques impli- rocognitives au regard des nécessités de l’action perçue » (Ber-
cites sont produites par une activité de prise de décision, selon thoz A., 2003). L’intentionnalité corporelle implique un pro-
les travaux de Benjamin Libet : la notion de stimulation est venue cessus d’extériorisation incorporée. Il ne s’agit pas d’une
affirmer la transparence par l’observation des effets directs sur externalité transcendantale, dans laquelle l’intérieur est conçu
le cortex. La notion de seuil (subthreshold) est associée à celle comme des structures préétablies qui sont projetées dans le
de stimulation : car la qualité du seuil est définissable à partir de monde extérieur par l’interaction corps-environnement. Il s’agit
la quantité du seuil réceptif à cette stimulation. Le seuil de l’éveil d’une externalité immanente, dont l’intérieur sera la mémoire
de la conscience a été évalué, non pas à partir de son unité théo- des externalisations de l’intentionnalité corporelle, par le mou-
rique, mais à partir d’une série d’observations de stimulation : vement, la perception, la discrimination. L’intériorité ne précède
Libet (1967) étudie la stimulation haptique, Martin (1974) la sti- pas le corps, elle est produite par l’histoire des interactions cor-
mulation auditive, Lehman (1967) la stimulation visuelle, She- porelles. L’esprit n’est plus localisé ou délimité par des frontières
vrin (1973) la perception subliminale d’un mot choisi dans une entre intérieur ou extérieur, entre les dedans et le dehors. L’esprit
conversation, Kolers (1975) l’effet de la solution d’un problème est, en même temps, intérieur et extérieur. Ce que nous appelons
après une présentation antérieure et subliminale des réponses, « extérieur » sont les actes sensori-moteurs, structurés pour
Zafone (1980) la reconnaissance consciente après une stimula- le schéma corporel, intentionnellement dirigés vers les objets
tion de l’ordre de la milliseconde. Pour établir le caractère second du monde. Ce que nous appelons « l’intérieur » sont les repré-
de la conscience, il faut tout de même prouver l’activité neuro- sentations des images d’idées mémorisées. L’extérieur est le
physiologique du cortex sous le seuil (subthershold) de la présent de l’activité mentale. L’intérieur est le passé de l’action
conscience. Ainsi la conscience ne serait plus le critère de l’éva- effectuée.
luation de l’activité. Elle devrait être seulement le seuil de l’acti- La phénoménologie a pu établir que toute perception est
vité perçue par le sujet. une interaction sans réciprocité possible dans la mesure où
Il y a donc une différence entre présence sous-jacente de personne ne peut sortir de son corps et que toute communi-
l’activité neurophysiologique et présence reconnue d’une activité cation est une expression inférieure en qualité à l’incarnation
par la conscience. En posant cette antériorité, le cortex ne serait du vécu. Pour sortir de son corps, la perception utilise une inten-
pas seulement la cause de la conscience, car la conscience serait tionnalité corporelle en :
un seuil, où l’activité du cortex pourrait être perçue de manière 1• décodant les signaux produits par les informations sen-
réflexive. De plus en établissant qu’il existe des activités neuro- sorielles,
biologiques sous le seuil de la conscience, les stades de l’intros- 2• en construisant des réseaux neuro-mentaux pré-struc-
pection subjective désignent l’inconscient comme la source invi- turant le traitement de l’information,
sible des représentations.Au contraire les travaux sur les potentiels 3• en anticipant neurologiquement puis corporellement et
évoqués prouvent la continuité et la permanence de l’activité enfin dans l’expression consciente (verbales, volonté, signes).
cérébrale. La conscience ne serait qu’un regard limité et limitant L’intentionnalité corporelle est une pré-structuration anti-
sur l’ensemble de l’activité neurobiologique. Les stimulations sont cipée de l’action et une adaptation sensori-motrice à
un mode d’évaluation de capacités cérébrales qui anticipent le l’interaction avec le monde.
seuil de la conscience : il faudrait donc penser l’être humain de
manière globale, afin de pouvoir rendre compte des potentiali-
tés non réalisées dans la conscience. Mais cette non réalisation
ne signifie pas une inexistence de la conscience. LA PRÉPARATION MENTALE
Avec l’inconscient corporel, la matière contient des procédures
intentionnelles plutôt que des contenus programmatiques d’une Le monde sportif regroupe des formes multiples de pratiques
action engrammée. L’intentionnalité est décrite aujourd’hui comme physiques, allant des plus codifiées aux plus sauvages, des plus pro-
procédure construit par l’apprentissage de scénario d’actions pos- fessionnelles aux plus amatrices, des plus médiatiques aux plus
sibles. Le cerveau organise des schémas d’action, des réseaux anonymes. Aujourd’hui le sport de haut-niveau, qu’il soit profes-
de possibilités, des cartes mnésiques qui servent d’autant de sionnel ou non, contraint les athlètes à investir croissant. Pour
banques de données dans lesquelles l’action corporelle va pui- répondre à la fameuse devise olympique « Citus, Altus, Fortus »
ser en réalisant plutôt cette procédure que telle autre. Comme (Comité International Olympique, 1946), les sportifs se doivent
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Proprioception et Représentation mentale. Une dialectique dans la préparation mentale des sportifs de haut-niveau
d’optimiser l’ensemble de leurs compétences et de leurs capaci- tion aux sensations que cela procure, aux changements opérés »
tés, et ce dans tous les domaines de la performance, des plus scien- (Chevallon S., 1995). Comme nous pouvons le constater, toute
tifiques - physique, technico-tactique, psychologique, diététique- la technique de Jacobson repose sur le postulat suivant : un relâ-
au plus exotiques, tels que rituels, Haka Maori ou certains chants chement musculaire entraîne nécessairement une baisse de la
polynésiens. tension psychique. Depuis les années 30, ce précepte d’inter-
Depuis le milieu du XX° siècle, la préparation mentale tente dépendance fut régulièrement rediscuté, et notamment par la
de se faire une place parmi les outils de la performance. Elle psychosomatique, où l’activité sensori-motrice peut, dans cer-
permet d’aider l’athlète à optimiser ses capacités psychiques, tain cas, être à l’origine d’un abaissement des tensions psychiques.
à affronter les temps de compétition, notamment en termes À titre d’exemple, C. Smadja nous explique que « le recours
de gestion de stress, de « conditionnement » à l’exercice. Pour aux procédés autocalmants permet de canaliser le niveau d’exci-
se faire l’athlète a à sa disposition une multitude d’exercices et tation [de l’appareil psychique], grâce à la mise en place de formes
de méthodes de relaxation qui ont toutes un objectif com- motrices primaires » (Smadja C., 1993). L’activité sensori-motrice
mun : celui « d’améliorer la récupération et d’augmenter les capa- serait ici utilisée afin d’obtenir le retour d’un calme somme toute
cités physiques d’un individu en agissant notamment sur la res- relatif de l’appareil psychique. Malgré tout, cette méthode de
piration, les pulsations cardiaques et la tension musculaire » relaxation se trouve être régulièrement utilisée dans le monde
(Chevallon S., 1995). sportif. Sa facilité d’apprentissage et son ouverture vers d’autres
Dans le cadre de la préparation mentale à la performance techniques de préparation mentale telle que l’imagerie mentale,
sportive, les méthodes les plus fréquemment rencontrées sont en font un outil privilégié dans le cadre de la préparation à la
la « relaxation progressive » (Jacobson E., 1938), le « training haute performance.
autogène » (Schultz J., 1958) et la « sophrologie dynamique »
(Caycedo A., 2004). Malgré des approches relativement diffé-
rentes – voire épistémologiquement opposées – nous pouvons
noter qu’il existe aussi certains invariants, notamment en ce qui SOPHROLOGIE DYNAMIQUE
concerne l’importance de l’imagerie mentale et la proprio- DE CAYCEDO
ception dans ces dernières.
Depuis sa création en 1960, la sophrologie Caycédienne a
connu de nombreuses évolutions jusqu’à se définir telle une
« science de la Conscience et des valeurs de l’existence. C’est une
TRAINING AUTOGÈNE DE école scientifique inspirée de la phénoménologie, qui étudie la
SCHULTZ (TAS) conscience, et une nouvelle profession clinique prophylactique qui
se spécialise dans la conquête des valeurs de l’existence » (Chene
Le training autogène aussi appelé entraînement par auto- P-A., 1996). Cette méthode est souvent considérée dans le
suggestion, est une méthode mise au point vers 1930 par le Dr monde sportif comme la référence en terme de préparation
Johannes Schultz. Méthode proche de l’hypnose, le T.A.S a pour mentale. « Dans le domaine du sport, la sophrologie entend pré-
objectif de «provoquer un état de relaxation pour que l’individu soit parer les athlètes à devenir maître d’eux-mêmes, à se valoriser et
sensible aux suggestions de calme, du bien-être qu’il se donne et de à mettre en harmonie leur corps et leur esprit» (Chevallon S., 1995).
parvenir ainsi à un état modifié de conscience» (Chevallon S., 1995). Afin d’atteindre cet objectif de positivation de l’action à tout prix,
Afin de rétablir une relation corps-psyché, la méthode s’appuie la méthode permet au sujet d’atteindre un état de conscience
sur six exercices où le sujet doit faire appel à la fois aux techniques particulier, un état de veille, où il pourra à sa guise créer des sou-
de visualisation et aux techniques d’affirmation positive de l’hyp- venirs artificiels au sein de son subconscient. Pour obtenir les
nose. Ce travail basé sur les sensations proprioceptives permet résultats escomptés, le sujet doit passer par plusieurs étapes.
aux athlètes d’appréhender leur propre corporéité et d’apprendre La première, incontournable, est une phase de relaxation soit
progressivement à se l’approprier. «La méthode du training auto- inspirée par la méthode de Schultz, soit par la relaxation dyna-
gène de Schultz (T.A.S) est une méthode d’entraînement personnel mique de Caycedo, d’essence orientale. Cette étape prépara-
à l’autohypnose […]. Cette méthode d’entraînement plonge le patient toire permet au sujet d’aborder les autres étapes plus spécifiques
dans un état de déconnexion organismique voisin de l’état hypnotique de la méthode de sophrologie Caycédienne : sophronisation
mais non similaire. Il s’agirait donc d’une méthode née de l’hypnose simple, sophronisation de base vivantielle, sophro-substitution
mais non hypnotique» (Gross L., 1998). sensorielle, etc.
RELAXATION PROGRESSIVE IMPORTANCE DE L’IMAGERIE
DE JACOBSON MENTALE ET DE LA PROPRIO-
CEPTION DANS CES TROIS
La méthode de relaxation d’E. Jacobson coïncide dans le MÉTHODES
temps avec celle de J. Schultz. Elle veut cependant s’en écarter
complètement, rejetant toute idée de suggestion et, par consé- Malgré leurs divergences de paradigme, ces trois techniques
quent, d’hypnose. Refusant de se joindre aux théories psycha- de relaxations se basent sur un même précepte : le processus
nalytiques, elle choisit délibérément de se fixer à un niveau pure- de relaxation est avant tout basé sur la décontraction neuro-
ment physiologique. Jacobson en fait pourtant une véritable musculaire. Afin d’obtenir une telle qualité de relâchement
méthode de psychothérapie. La méthode de Jacobson se veut neuromusculaire, ces techniques agissent soit par des « voies psy-
par conséquent anti-hypnotique. « Le principe de Jacobson est chophysiologiques (essentiellement neuro-végétative) soit par des
simple : tendre, contracter le muscle puis le relâcher en faisant atten- voies cognitives (évaluation de l’information et de son vécu) » (Le > >
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Proprioception et Représentation mentale. Une dialectique dans la préparation mentale des sportifs de haut-niveau
> > Scanff C., 1999), à travers deux outils particuliers: l’imagerie men-
> tête», d’une action ou d’un mouvement sans bouger la moindre par-
tale et la proprioception. tie de son corps» (Chevallon S., 1995).
En ce sens, nous pouvons aisément envisager les techniques
de relaxation comme une forme d’outil permettant l’acquisition
et le perfectionnement d’un facteur particulier de la performance:
PROPRIOCEPTION la préparation mentale. En effet les trois méthodes de relaxation
La proprioception peut se définir comme la sensibilité des précitées ci-dessus se référent à une focalisation de l’esprit sur le
muscles, des os et des articulations. L’optimisation des qualités corps avec ses perceptions et ses représentations. Chacune de
proprioceptives de l’athlète revient à effectuer une centration ces techniques doivent amener l’athlète vers une construction de
psychique sur ses sensations intrinsèques. Le concept de pro- sa propre représentation mentale, sa représentation visuelle, de
prioception englobe par conséquent l’ensemble des sensibilités son schéma corporel.
somesthésiques et kinesthésiques d’un individu. Le premier écart que nous pouvons noter entre cette défi-
La focalisation sur les sensations proprioceptives ou sensori- nition de l’imagerie mentale et celle utilisée dans le cadre de la
motrices, présentes ou à venir, engage le sportif vers l’action, vers préparation mentale réside dans «le fait de ne pas bouger la moindre
une activité de non-pensée. « La performance exige en quelque partie de son corps» (Chevallon S., 1995). En effet comme nous
sorte de l’athlète une désubjectivation. Il semble bien qu’à défaut l’avons dit précédemment, la préparation mentale est avant tout
d’une désactivation de la pensée, l’efficacité corporelle ne soit pas une technique combinatoire, où viennent se juxtaposer image-
optimale. Il s’agit en quelque sorte de déloger son esprit de son rie mentale et proprioception.
corps » (Duclos K., 2002). En effet, suite aux travaux d’auteurs Néanmoins dans ces deux cas, l’imagerie mentale consiste à
tels que Platonov V.N. (1988) ou Weineck J. (1990), le monde la création d’un film mental, interne ou externe. Cette répétition
sportif semble calquer la préparation mentale sur une poli- grandeur nature du projet d’action permet à l’athlète d’acquérir
tique de l’automatisme. La bonne préparation reviendrait à obte- une première expérience du projet moteur, d’appréhender les
nir un geste épuré de toute dimension affective, déshumanisé, différentes rythmiques, ainsi que les différentes trajectoires. L’ath-
machinal. Cette quête de l’objectivité gestuelle nous amène à lète vit la course de l’intérieur. Il imagine son corps en action. Il
envisager le geste sportif comme une action sensorimotrice la passe et repasse dans les différentes trajectoires en anticipant
plus proche possible d’une réalité de fait. Alors que la pratique les différentes variabilités environnementales. L’ensemble de ces
sportive se définit avant tout comme un lieu d’évolution et de données, basées sur les expériences de l’athlète, accompagne l’ath-
maturation pour ses pratiquants, nous assistons ici à un retour lète dans la conception de sa stratégie de course. L’entraîne-
vers une qualité motrice particulière, primitive. En effet contrai- ment mental ne peut pas, par conséquent, se réduire à une simple
rement à ce que nous pourrions attendre, la quête de la haute optimisation des qualités de l’imagerie mentale de l’athlète. L’en-
performance semblerait aussi s’appuyer, dans certains cas, sur semble des perceptions tactiles, auditives, kinesthésiques, somes-
des phases de motricité primitive, où l’acte prend le pas sur le thésiques et coenesthésiques viennent s’y ajouter. «Visualiser men-
travail psychique. « Les pratiques sportives en privilégiant l’action talement un mouvement entraîne une excitation cérébrale et de légères
mettent l’accent sur l’être, sur l’effet d’existence et pas sur la pen- contractions des muscles. Cela a des répercussions physiologiques.
sée » (Mousay J.D., 1990). Ainsi, lors d’un exercice, les échanges gazeux sont plus intenses, la fré-
Ce rapprochement vers une réalité objective engage l’ath- quence respiratoire augmente, de même que la fréquence cardiaque
lète dans un comportement particulier, qui n’est pas sans nous et la pression sanguine» (Chevallon S., 1995).
rappeler celui définit par Marty P. (1963) et la psychosomatique La préparation mentale positionne l’athlète dans une bulle qui
de l’Ecole de Paris, chez les sujets opératoires. le protège du monde extérieur. Cet état particulier de conscience
Les méthodes de relaxation précédemment citées permet- s’accompagne d’une sensation de toute puissance, L’athlète se sent
tent le travail d’une nouvelle réalité, épurée de tout affect. En se intouchable, si bien que tout paraît sous contrôle. Malheureuse-
focalisant sur les perceptions corporelles, ces techniques entraî- ment cette bulle possède aussi son revers de la médaille. En
nent l’athlète d’une part à Agir en pilotage automatique, et d’autre effet l’isolement occasionné peut aussi être à l’origine de contre-
part, à optimiser sa gestuelle sportive. L’amélioration des quali- performances, puisqu’il éloigne l’athlète de la réalité extérieure
tés proprioceptives conduisent l’athlète vers une gestuelle réflé- et des aléas environnementaux.Ainsi il est relativement fréquent
chie, où les phases de contraction et de relâchement se succè- de voir des jeunes athlètes complètement démunis dans l’action,
dent en fonction des besoins de sollicitation. Là où un stimulus suite à une discordance entre la construction et la réalisation du
donne lieu à une réponse motrice effective, pré-programmée projet de course. Nous voyons ici toute la complexité de l’utili-
et fonctionnant sur le mode de « l’arc réflexe ». sation de la préparation mentale, où conditionnement à l’effort
D’une manière somme toute réductrice, nous pouvons noter et liberté de l’athlète peuvent parfois devenir antagoniste. Par
que ces techniques d’entraînement sont combinatoires. Elles s’ap- conséquent, le travail de la préparation mentale doit permettre le
puient à la fois sur les perceptions sensori-motrices de l’athlète contrôle par l’athlète de cette double relation. Il doit être capable
et sur un travail de visualisation mentale du « projet » de course, de se protéger dans cette bulle tout en restant à l’écoute, en hyper
où trajectoire, technique, tactique et sensations proprioceptives vigilance face aux événements.
se retrouvent.
CONCLUSION
IMAGERIE MENTALE
Le training autogène, la relaxation progressive et la sophro-
Le deuxième outil utilisé par ces trois méthodes de relaxa- logie dynamique sont les méthodes de relaxation les plus cou-
tion est l’imagerie mentale. « L’imagerie et la répétition mentales ramment utilisées dans le milieu sportif. Mais comme nous venons
se caractérisent par la répétition symbolique, c’est-à-dire « dans sa de le démontrer, ces méthodes ne sont pour les athlètes que
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Proprioception et Représentation mentale. Une dialectique dans la préparation mentale des sportifs de haut-niveau
des outils au service de leur préparation mentale. En tant que Paris, O. Jacob, p. 287.
telles, elles ne peuvent pas, à elles seules, jouer un rôle de prépa- BERTHOZ A. (2003), Délibérer avec son corps : moi et mon
ration mentale. Seule la conjugaison de plusieurs outils peut per- double, La décision, Paris, O. Jacob, p. 169.
mettre la mise en place d’une réelle préparation mentale. BUSER P. (2005), Perception inconsciente et amorçage, L’in-
La préparation mentale ne doit pas amener l’athlète vers un conscient au milles visages, Paris, O. Jacob, p.29.
conditionnement à l’effort. Cet enferment autour d’une action de CAYCEDO A. (2004), Revue de sophrologie Caycédienne, n°36,
référence contraint et entraîne l’athlète à perdre son autonomie édition sophrocay, Andorre.
de penser. Cette action hors pensée empêche dans bien des cas CHENE P-A (1996), Sophrologie : Fondements et méthodologie,
l’athlète d’analyser, d’anticiper, voire de réajuster ses actions en Ellébore, Paris.
fonction du déroulement des événements.Aujourd’hui la prépa- CHEVALLON S. (1995), L’entraînement psychologique du spor-
ration mentale ne doit pas se confondre avec un conditionne- tif, éditions De Vecchi.
ment Pavlovien à l’effort, conséquence de la plupart des outils CHIN Y. (2005), Perception, Appétition et petites perceptions,
s’appuyant sur des méthodes hypnotiques, mais plus comme La théorie leibnizienne des petites perceptions. Usages, fondements
une ouverture vers l’hyper lucidité de l’athlète. L’atteinte d’une et spécificités, Maitrise de Philosophie, 2004-2005, p. 25.
telle qualité de conscience passe nécessairement par une opti- COMITÉ INTERNATIONAL OLYMPIQUE (1946), Charte
misation maximale des connaissances corporelles de l’athlète. olympique, CIO, Lausanne, p18.
Cette intelligence particulière est intimement liée à ce que les DUCLOS K. (2002), Le corps du sportif de haut-niveau, Cli-
entraîneurs appellent communément la connaissance de soi. Les niques du corps, sous la direction de N. Dumet et de G. Broyer,
méthodes de relaxation pré-citées se présentent comme les outils PUL, p155-162.
les plus adéquats dans le développement de cette nouvelle com- GAUCHET M. (1992), L’inconscient cérébral, Paris, Le Seuil, p. 64.
pétence. En s’appuyant sur l’imagerie mentale et la propriocep- GROSS L. (1998), www.medecines-douces.com
tion, elles offrent aux athlètes une conscience particulière de la JACOBSON E. (1938), La relaxation progressive. Chicago Uni-
corporalité, où les différents états et capacités corporels devien- versity Press.
nent aux yeux de l’athlète, qualifiables et quantifiables. Cette objec- LE SCANFF C. (1999), Une approche multidimensionnelle de
tivation des états du corps jouerait un rôle important dans la ges- la gestion du stress, In Dossier EPS n°43: La gestion du stress :
tion du stress de certains sportifs. entraînement et compétition, revue EPS, p18-25.
En d’autres termes, la préparation mentale met l’objectivité MARTY P., DE MUZAN M. (1963), La pensée opératoire, in :
de l’athlète au centre du système de travail. Afin d’atteindre ce Revue Française de Psychanalyse, tome XXVII, n° spécial, PUF,
niveau de conscience particulier, l’athlète doit acquérir une prise p345-356.
de conscience singulière de sa propre corporalité, en développant MOUSAY J.D. (1990), Sport et jouissance, in Lettre Mensuelle
entre autres ses compétences liés à l’imagerie mentale et la pro- de l’école à la cause freudienne, avril 1989, p16-19. Petit dic-
prioception. L’objectif de la préparation mentale ne doit plus tionnaire, Larousse, Paris.
être de rendre les athlètes « mentalement forts », mais bien de PLATONOV V.N. (1988), L’entraînement sportif : théorie et métho-
devenir «mentalement libres». dologie, éditions EPS, Paris.
SCHULTZ J. (1958), Training Autogène, PUF.


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